Je ne sais pas pourquoi, mais les compagnies de bus s'arrangent toujours pour te faire débarquer au beau milieux de la nuit. Dans cette absence de lumière, le terminal de terre battue procure toujours un petit frisson, auquel s'ajoute celui de la fraîcheur du matin.
Parachutés au milieu d'une place morte, les genoux ployant sous le poid des sacs, nous zigzaguons entre les paumés du petits matins titubants à la recherche d'un refuge bon marché.
Nos doigts gelés se brisent contre les portes muettes. C'est une heure pour dormir. Les plus vaillants, sensibles aux vibrations de nos appels claquants s'arrachent volontier à leur sommeil mais n'ont que pissotières à nous offrir. L'odeur de l'urine trouble le sommeil. Les cafards aussi. Les autres, n'ont qu'hotels de luxes tapissés de palmiers, et cette fois, c'est le prix qui rend insomniaque. Nous ricochons donc, de porches en porches, tenus par le froid brûlant, engourdis par une nuit de route. Le jour pointe, les travailleurs commencent également à pointer leur nez humides, trainant la grolle pour retarder le labeur, prêts à se laisser hâper par un café écumant d'odeurs chaleureuses. Et nous nous excentrons toujours davantage, bredouilles et éreintés.
Une fois satisfaits, délestés et rincés par une bonne douche froide et peu généreuse en eau regénératrice, notre curiosité peut aller prendre l'air.
Bon... Trinidad diffère guère de beaucoup de villes paumées. Mêmes rues, mêmes carrefours, mêmes cafés, mêmes vendeurs de jus de fruits frais... C'est étonnant combien parfois , même en bougeant, tu peux retrouver des lieux proches ou identiques.
Une chose pourtant diffère : une sorte d'électricité dans l'atmosphère, une effervescence sur la place publique.
"- Pardonnez-moi monsieur? Serait-ce un jour spécial?
- Et comment! C'est le jour de la sainte Trinité, vous ne le saviez pas?
- Ben non, on débarque... Et qu'est-ce qui se zone pour la sainte Trinité?
- Ça fait quatre jours que ça dure, amigo, et ça va durer encore deux ou trois jours!
- C'est pour ça qu'il y a des gens ronds comme des culs de pelles le matin?
- Et oui. C'est une grande orgie. Aujourd'hui, c'est le grand défilé, vous n'aurez qu'à suivre le cortège, il vous emmenera jusqu'à la place de la tradition. C'est là-bas que toute la fête se déroule."
Effectivement, le bougre ne mentait point. La place est devenue noire de monde. Les habits traditionnels ont commencé à hanter les rues (en cliquant sur les images qui défilent en haut à gauche vous aurez un échantillon d'aperçu).
(Oh purée! je perds le fil, un gringo va se faire éventrer dans mon dos par un bolivien ex-taulard furibond! Je suis aux premières loges! Je ne vais pas manquer ça! Je vais surtout essayer d'eviter un coup de lame maladroit...)
...(insultes)
...(échaufourrés)
... (l'amerloc se chie dessus et parle en ameringouin tramblotant)
... (la mayonnaise est retombée... je peux reprendre).
Donc, les habits traditionnels... défilé... foule... Ah oui!
Bon, nous avions autant d'energie qu'un paresseux dans l'ascension d'un cocotier, mais nous marchions au rythme solennel du cortège, pas après pas...
Il vont le faire combien de fois le tour de cette place?!
On va attendre, ils nous procurent le tournis... Laissons les prendre de l'avance, nous les rattraperons sans peine...
Le soir tombe, on enfourche une moto-taxi pour deux bolivianos cinquante (si tu veux le compte en euros heu... Ben...heu... divise par dix!). Décoiffés ont se fait larguer au centre nevralgique où sévissent bacchus et Dionysos. On se refait décoiffer par les watts des enceintes musicales et les fumées de fritures. Une immense féria, dans les champs. Des tentes montent sur d'autres tentes. Les stands sont aussi fournis que la jungle tropicale et jouent des coudes. La musique (chaque lieu possède la sienne) est dix fois trop forte et te perce les timpans. Les paris vont bon train. Un pauvre tauraux qui à toute l'apparence d'une vache, se fait traumatiser par une cinquantaine d'enragés-imbibés qui se battent en même temps qu'ils essaient d'exiter la bête. Les arènes débordent. La féria est immense et très éloignée de la sainte trinité.
Les nouveaux nés cahotant sous l'aisselle de leur môman, inhalent la musique, boivent les bouffées de tabac et écoutent les effluves d'alcool. C'est la fête. Les filles sont belles, les hommes au regard noyé sortent leur plus belle musculature ; pectoraux, biceps et épaules roulent, bousculant tout sur leur passage. C'est la fête. On s'amuse. Et nous ça nous défoule, la foule.
Les gens nous remarque facilement, puisque malgré la multitude, nous sommes les seuls visages pâles. Bon nombre trouvent cela génial et brandissent leur pouce en signe d'approbation, trinquent à notre bière, saluant le courage de venir dans la gueule du lion, (les touristes aiment peu se perdre dans les villes comme trinidad, alors dans ses férias! Faut être inconscient ou...perdu, alors ça étonne, d'autant plus que nous sommes venus de notre propre chef, et non par mésaventure ou nécessité). Mais bon nombre également désaprouvrent, déploient leur arrogance comme pour te signifier subtilement "t'es mort!", sortent leur doigt le plus civilisé, jouent du menton ou te bousculent. Mais faut pas s'arrêter à ces codes raffinés, le rire et l'indifférence désamorcent les teigneux dépeignés (on est mal placé pour parler en ce moment niveau teigne et coiffure...).
Bref, une bonne soirée. Vivante. Balayée par le retour en moto-taxi-slalom.
On ne va pas non plus s'éterniser, car une fois la fête consumée, Trinidad redeviendra Trinidad.
Petite bourgade tranquille, sage, travailleuse et isolée.
Demain matin, pour arriver de nuit, nous prendrons de nouveau notre bateau roulant et vibrant sur la terre défoncée.
La route sera merveilleuse vous verrez. Elle débouchera sur un autre endroit non moins sublime : Rurrenabaque! Reliefs, fleuves et rivières, jungles et pampas tropicales, habitants incroyables!
Je peux vous dire tout ça, car là encore c'est derriere nous. Nous sommes à la Paz. Chaque fois qu'on vous fait débarquer quelque part, nous en sommes sortis depuis belle lurette. Milles excuses.
Ce sera pour une autre fois. Car le soroche, mal des montagnes surpuissant, commence déjà à me scier l'organe cérébral (cf. Potosì). La Paz culmine à 4 000 mètres. Peut être sentez vous à l'incohérence du discours, la rareté de l'oxygène, la pesanteur qui règne ici... Je vais aller à la pharmacie comme on devance une bonne collique, en courant vite! (la beauté de cette image, c'est le soroche!)
Grosses bises à tous. Que la vie vous soit douce.
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